...malgré les menaces de Gaubert, il me conserva près de lui. Ce journaliste voulait en référer au ministre. J'ignore ce qu'il fit.
Dès 1943, quand la victoire commença à devenir douteuse du côté allemand, les mentalités évoluèrent peu à peu. Ce fut d'abord l'indifférence, puis la sympathie. Mais le parti communiste s'était rallié à la Résistance depuis que l'Allemagne avait déclaré la guerre à la Russie. Beaucoup de Berrichons résistants répugnaient à le suivre. Mais que disais-je, « je me rallierais avec des boucs s'il le fallait pour chasser les Allemands hors de France ».
Du côté militaire, ce fut peut-être encore plus évident que du côté civil. Beaucoup de militaires, de gradés avaient, à cause de l'abaissement des limites d'âge, franchi un ou deux échelons de la hiérarchie. Ils se rallièrent à temps de de Gaulle et devinrent, en fin de compte, plus gaullistes que nous, au moment où ils ne risquaient plus rien en affichant leurs opinions. Ils ne risquaient que de conserver leurs galons vivement acquis et, au besoin, de progresser à nouveau sous un nouveau gouvernement. Tous allèrent au-devant de la victoire, à son secours.
Voici dans quelles conditions je quittais la préfecture et Châteauroux. Menacé de tous côtés, je me sauvais. Je partis juste à temps. Deux heures après, il eût été trop tard. Et si le préfet n'avait pas agi envers moi comme il l'avait fait, je serais sûrement mort à Dachau ou j'aurais été fusillé.
Les Allemands m'avaient obligé à changer de bureau. Se méfiant de moi, ils m'avaient proprement expulsé de l'immeuble Dauvergne, immeuble ainsi appelé parce qu'il avait été édifié par l'architecte départemental de ce nom. Pour ma tranquillité et pour faciliter les entrées clandestines chez moi, je m'étais installé près du bâtiment des archives, quelque peu en dehors du cœur de la préfecture.
Or, le 30 mai 1944, je reçus la visite d'un civil portant des lunettes bleues. Et il n'y avait pas de soleil : « Je suis alsacien-lorrain, me dit-il. Je suis déserteur de l'armée allemande où j'ai été incorporé de force. Je voudrais que vous m'établissiez une carte d'identité. Je sais par des amis très sûrs que vous en faites etc... etc... » Mais ces lunettes bleues, ce titre d'alsacien-lorrain qui est une entité allemande – on est alsacien ou on est lorrain – me mirent en éveil, en méfiance. Il me semblait bien avoir déjà vu cette tête que tout à coup, je reconnus, malgré son grotesque déguisement. Je l'avais vu devant le bâtiment de la Gestapo et il y avait neuf chances sur dix que ce fut un agent allemand qui fut devant moi. Je ne perdis pas le nord. Loin de là. J'avais mon pistolet armé dans ma poche. Du reste, cette arme ne m'a pas quitté un seul jour pendant le temps où nos ennemis étaient à Châteauroux. Je passais
dans la pièce voisine où j'avais le téléphone et priais mon interlocuteur de m'attendre quelques instants et, sans que celui-ci, m'entendît, je téléphonais directement au commandant allemand de la place de Châteauroux, au major Müller.
« Vous êtes officier allemand, lui dis-je, et tout comme moi, vous n'aimez pas les déserteurs, ceux qui abandonnent leur drapeau. Eh bien, vous avez en ce moment dans mon bureau un soldat allemand, habillé en civil qui veut déserter. J'ai horreur des lâches et des déserteurs et, en toute loyauté, je vous le signale. Que voulez-vous que je fasse de cet homme ? » « Je vous remercie, me dit-il, vous agissez en officier. Je vous envoie immédiatement des gendarmes pour l'arrêter ».
Moins de cinq minutes après, une auto allemande avec quatre gendarmes allemands et un sous-officier arrivaient à mon bureau et arrêtaient le soi-disant déserteur qui en était vraiment ahuri et n'y comprenait rien. Il fut donc embarqué par ces « enfants de Marie » portant leur plaque sur la poitrine et il eut l'intelligence de ne rien dire, même au moment où le Feldweibel (sous-officier) l'expédia en vitesse hors de mon bureau et me remercia de mon initiative, pareille, me dit-il, à celle d'un officier allemand. Mais cette affaire ne me disait rien de bon. J'avais compris. La Gestapo voulait avoir en main la preuve de mon activité antiallemande. J'aurais donné une fausse carte d'identité à cet homme, il serait venu le lendemain avec ses acolytes me mettre la preuve de mon activité de résistant « sous le nez » et il m'aurait arrêté.
Je rendais compte de cet incident au préfet et celui-ci, averti très peu de temps avant par le milicien Coste que j'allais probablement, sûrement même, être arrêté sous peu, m'invita avec insistance à quitter ma résidence le jour même. « Allez à Vichy, me dit-il, restez-y en liaison quelques jours ; après cela vous aviserez, mais partez, partez au plus vite et le plus loin possible. C'est votre intérêt, votre vie qui est en jeu, ne restez pas ici, n'y revenez pas ». Je partis donc « en liaison » à l'hôtel des Célestins où était installé le ministère de l'Intérieur, prenant à tout hasard des renseignements sur les originaires de l'Indre enfermés au camp de Nexon pour demander leur libération. Je logeais à l'hôtel Albert 1ᵉʳ où, du reste, j'étais très bien, sûrement mieux que je n'aurais été à Dachau.
Avant de partir, le 31 mai 1944, j'enlevai au plus vite toutes les correspondances délictueuses accumulées dans mon bureau et notamment toutes les interceptions postales et téléphoniques susceptibles de causer des ennuis à leurs expéditeurs. Toutes les listes de patriotes, de gens susceptibles de nous rendre service dans la Résistance, tous ces dossiers furent brûlés et en vitesse. J'eus raison, car deux jours après, la Gestapo vint directement
34. Camp d'internement des prisonniers politiques et des Juifs situé au sud de Limoges. (N.D.L.R.).
dans mon bureau, força la porte et se livra à une perquisition archi-complète enlevant des pièces sans importance, ce qui les intéressait ayant disparu.
Mais j'avais fait mieux encore en enlevant un dossier important. Dans mes différentes attributions à la préfecture, j'étais l'organisateur du plan de transport en cas d'arrivée des Alliés et de l'arrêt des chemins de fer, plan devant servir par priorité aux Allemands, à leur évacuation et à leur ravitaillement. J'avais des listes bien à moi, établies méthodiquement sous les surveillances de nos occupants. Y figuraient ainsi les propriétaires de véhicules automobiles, les conducteurs, les dépôts de charbon pour gazogène, les réquisitions à opérer par ordre de priorité, etc... Le tout devait être mis à la disposition des Allemands immédiatement et sans délai quand ils en feraient la demande. Dossiers, itinéraires, bons de réquisitions préparés, tout cela passa dans le fourneau de mon bureau en moins d'une heure de temps. Je pouvais partir tranquille. Aussi, quand ils quittèrent Châteauroux un peu plus tard, les Allemands réclamèrent ces pièces. Et naturellement, on ne trouva rien. Dossiers disparus, perdus, colère folle des Allemands. Tout fut mis sens dessus dessous pour retrouver ces documents, le préfet accusa la Gestapo de l'avoir enlevé lors de sa perquisition faite en son absence et... Celle-ci avait agi de sa propre initiative et les Allemands ne purent incriminer le préfet qui, dans le fond, ignorait réellement que j'avais détruit les dossiers tant recherchés. Seule, mademoiselle Leydet se doutait de la chose. Elle vint chez nous, 29 rue Fleury, voir si je n'avais pas emporté là ces fameuses pièces dont on avait un besoin urgent. Elle y vint pour la forme et avec le sourire me dit-elle plus tard. Mais comme la milice de Châteauroux était venue perquisitionner, elle aussi, à mon domicile et avait enlevé quantité de « papiers », celle-ci fut également accusée par les Allemands d'avoir enlevé et perdu ce fameux plan de transport. Bref, le plan ne put être appliqué, les réquisitions se firent comme elles purent. Beaucoup de matériel allemand resta sur place et, craignant l'avance alliée, le détachement allemand partit à pied, un beau matin, sans l'avoir fait annoncer par le crieur public.
Un mot sur la perquisition qui eut lieu à mon domicile. Elle fut dirigée par le nommé Villeneuve, un jeune éphèbe, chef de la milice de la ville. Ils enlevèrent des papiers « toujours des papiers » et ma voiture Citroën, toute neuve. Puis, comme il n'y a pas de petits bénéfices, ils prirent un complet neuf, du matériel, mon essence de réserve et mon outillage. Par contre, dans leur ardeur au travail, ils ne virent pas la caisse de cartouches de guerre qui était là et qui nous servit plus tard au Poinçonnet, lors de notre rencontre avec les troupes allemandes qui se retiraient des rives de l'océan Atlantique.